Comment relancer la croissance en Europe
Monsieur le Président,Mesdames et Messieurs,
C’est un grand plaisir et un immense privilège pour moi de prendre aujourd’hui la parole au Medef. Je me souviens bien de ma précédente visite à votre honorable organisation en 2012. J’étais alors ministre des Affaires européennes et du Commerce extérieur. Il est agréable d’être de nouveau parmi vous. Force est de constater, malheureusement, que les défis abordés lors de ma précédente visite demeurent encore. L’Europe reste toujours sous le coup d’une grave crise économique.
Je souhaiterais poser aujourd’hui la question de savoir comment relancer la croissance en Europe. La crise économique qui nous touche comporte trois facettes. Tout a commencé par une crise bancaire globale, laquelle a vite tourné à une crise de la dette dans la zone euro. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une crise de croissance en Europe.
Ce n’est qu’avec une croissance forte que l’Europe retrouvera le chemin d’une économie durable. Sans croissance, le chômage se maintiendra à des niveaux inacceptables et l’équilibre des finances publiques se révélera être une tâche de plus en plus difficile. De surcroît, l’Europe sera victime de son vieillissement démographique.
Personne n’est à l’abri de la crise - ni la France, ni la Finlande. Nous avons tous été durement touchés. On peut parler d’une décennie perdue en termes de croissance européenne. Par exemple, la Finlande ne retrouvera probablement pas avant 2018 son niveau de production de 2008, celui d'avant la crise.
La croissance est pour l’Europe la question cruciale sur les fronts économique, politique et social. Nous appelons tous la croissance de nos vœux. Nous avons tous besoin de croissance - c’est l’évidence même. Que ce soit au Nord comme au Sud, à droite comme à gauche, il n’y a point de désaccord sur ce constat. Mais les points de vue divergent sur la façon de parvenir à la croissance, sur ce qui est faisable, sur ce qui doit être fait.
Je me propose de présenter aujourd’hui ma vision sur la manière de relancer la croissance économique en Europe. En quoi consiste une politique de croissance européenne durable et viable? Quelles sont les principales composantes constitutives d’une Europe de la croissance?
Étant en France, nous sommes soumis aux normes exigeantes d’une pensée logique et structurée. Je me permettrai donc d’analyser la croissance européenne en trois étapes : Premièrement, quelle est notre compréhension des fondements de la croissance dans l’économie moderne, deuxièmement, quels sont les domaines dans lesquels l’Europe peut générer une nouvelle croissance et, troisièmement, quelles sont les politiques devant être déployées pour la réaliser.
Chers Amis,
Dans la construction d’une politique de croissance européenne, l’élément clé est de comprendre les fondements de celle-ci. Comment l’économie moderne fonctionne-t-elle et qu’est-ce qui favorise sa croissance.
L’Europe a été une grande réussite économique, un leader mondial. Toutes les grandes innovations économiques ont des origines européennes profondes - commerce, banque, industrie manufacturière, révolution industrielle. Et à la liste vous pouvez également ajouter l’intégration, car il s’agit d’une solution européenne aux impératifs d’une économie transnationale.
Mais l’histoire a aussi montré que la réussite passe par le changement perpétuel, l’évolution économique. La seule constante est le changement. L’éminent économiste Joseph Schumpeter a parlé d’une destruction créatrice permettant aux structures économiques de changer au fur et à mesure du développement.
Je ne prétends pas ici que l’Europe n’aurait pas non plus commis d’erreurs. Certaines industries ont tout simplement été détruites, sans création de nouvelles. On en trouve un malheureux exemple dans la manière dont l’Europe a perdu son leadership dans les technologies de l’information. L’Europe était, dans les années 1990, le leader mondial dans le secteur des télécommunications, parce qu’elle disposait d’un puissant marché européen, de technologies de pointe et surtout de normes européennes communes. Mais notre environnement a changé. L’Internet est devenu la principale scène. Les contenus en ligne ont dépassé le téléphone portable en tant que pièce centrale. L’Europe a perdu son avantage et les États-Unis sont devenus la force dominante de l’économie numérique. Vous pouvez tous googliser cette information sur votre iPhone, puis la faire partager à vos suiveurs sur Twitter.
Les raisons de ce déclin européen sont claires : il n’y avait ni marché intérieur ni norme européenne commune pour l’économie numérique. Les frontières nationales étaient érigées, alors que ces frontières n’auraient pas dû exister. Voici un conte moral qui nous invite à prêter une constante attention à l’évolution économique. La réussite d’aujourd’hui n’est pas le gage de la réussite de demain.
La globalisation se traduit par une intense concurrence. Et cela signifie également que l’économie et nos entreprises ne restent plus confinées au seul cadre national, voire européen. Ce sont jusqu’aux produits les plus triviaux qui sont la résultante de chaînes globales de valeur, où une composante est fabriquée ici, une autre là, le tout assemblé ailleurs, mais où la plus grande valeur est générée aux échelons créatifs du processus. Les Ipads sont fabriqués en Chine, mais conçus en Californie, comme le dit le label. Et le "made in" (Fabriqué en) ne couvre que quelque 2% de leur valeur.
Par conséquent, les pays modernes ne peuvent rester tapis entre les droits et les barrières non tarifaires. Les forteresses économiques ont été rendues obsolètes par les canons de la globalisation. Nos sociétés et économies ont besoin de prospérer à l’air libre. Et de rechercher une valeur supérieure dans la division globale du travail.
Nous devons comprendre ce fait brutal : l’économie moderne est comme un puissant courant qui ne cesse d’aller de l’avant sans jamais s’arrêter. Arrêter ce courant ne saurait être une option, ni le renverser, et il serait par ailleurs déraisonnable de vouloir nager à contre-courant. L’Europe a perdu une partie substantielle de sa capacité de production au profit des économies émergentes. L’essentiel de ce travail n’est pas sur le point de revenir en Europe – quelles que soient les améliorations que nous puissions apporter à nos politiques industrielles. La seule option viable est celle d’envisager de nouvelles opportunités.
Certains craignent que les réformes destinées à rendre nos économies plus dynamiques finissent par saper la société de bien-être que nous avons édifiée dans les décennies de l’après-guerre. Je ne suis pas d’accord.
Je vois dans la compétitivité économique le seul moyen de préserver et d’améliorer notre modèle européen. Dans une économie ouverte, compétitivité se conjugue avec bien-être. Ce sont deux amis, pas des ennemis.
Dans quelle direction l’Europe peut-elle rechercher de nouvelles opportunités ? Prédire l’avenir est toujours un exercice risqué, mais permettez-moi de vous soumettre une estimation éclairée sur quelques-unes des forces à l’œuvre.
Premièrement, l’automatisation transforme la fabrication et la rend moins tributaire du travail. Cela se traduit par l’érosion de l’avantage dont les pays émergents ont bénéficié grâce à une main-d’œuvre bon marché. La balance penche en faveur des hautes compétences et de l’innovation, dans lesquelles l’Europe a encore une avance. Mais toute régénération industrielle de l’Europe doit se bâtir sur de nouveaux horizons, non sur des couchers de soleil.
Deuxièmement, la gestion du changement climatique nous oblige à apporter des améliorations importantes à nos approvisionnements énergétiques et à notre exploitation des ressources. Nous devons exploiter l’énergie avec plus d’efficacité, la produire avec moins d’émissions et accroître l’exploitation des énergies renouvelables. L’Europe dispose d’une longueur d’avance en matière de technologie énergétique parce qu’elle a pris le changement climatique au sérieux. La France, qui accueillera l’an prochain, sous l’égide des Nations unies, la Conférence sur les changements climatiques, est un cas d’espèce. Il est possible de maintenir la prospérité et de contrôler le changement climatique, mais c’en est alors fini des combustibles fossiles et d’une exploitation négligente des ressources. Le savoir-faire européen en matière de technologies propres sera très demandé au niveau global.
Troisièmement, la technologie numérique va transformer les sociétés modernes. Le prochain seuil sera l’ « internet des objets », où machines et processus seront tous connectés, ouvrant la porte à un nombre inestimable de nouvelles applications et de solutions intelligentes. La fourniture des services publics se trouvera transformée par les e-solutions. Les gains de productivité, si on procède correctement, seront considérables. Je suis convaincu que l’Europe, avec ses sociétés avancées, ses citoyens qualifiés et ses institutions stables, saura tirer profit de ce nouvel environnement.
Ces développements peuvent paraître abstraits, mais nous pouvons en être concrètement les témoins. Les papeteries finlandaises ont été mises à mal par l’impact des médias numériques sur la demande en papier. Le nombre de machines à papier - naguère mesure de la réussite - a diminué de moitié en Finlande. Mais les papeteries se transforment, se réinventant pour devenir de nouvelles entreprises utilisant l’ancienne matière première – le bois - pour donner le jour à de nouveaux produits, tels les biocarburants et les matériaux avancés. Et cela pourrait être aussi bien le sort des papeteries finlandaises installées en France. Bien que des usines à papier aient malheureusement fermé, nous espérons transformer ces usines en raffineries de biocarburants.
Nous voyons ainsi de nouvelles opportunités se dessiner, mais nous avons besoin de politiques qui permettent aux entreprises européennes – grandes, moyennes et petites - de les saisir.
Seules nos entreprises peuvent faire en sorte que l’économie européenne renoue avec la croissance. Pas les États et pas l’Union européenne. Aux pouvoirs publics revient le rôle important d’assurer l’existence d’un environnement propice aux affaires, mais ils ne sont pas eux-mêmes engagés dans les affaires.
La Banque centrale européenne a fait de son mieux. C’est en grande partie grâce à la BCE et à M. Mario Draghi que nous sommes sortis des pires ornières de la crise de la dette. Pour soutenir la croissance, ils maintiennent à présent les taux d’intérêt à un bas niveau et ont annoncé de nouvelles mesures. Mais la politique monétaire ne peut nous aider que jusqu’à un certain point.
Comme je l’ai dit dès le début de cette intervention, nous sommes tous en quête de croissance. L’objectif nous unit, mais le débat sur les moyens nous distrait. Nous sommes tous d’accord pour penser qu’investir mieux et plus est le point de passage obligé vers une solide sortie de la croissance lente. Mais quels sont les éléments essentiels d’une relance de l’investissement et de la croissance?
L’élément central réside dans le fait que cet investissement doit être essentiellement d’origine privée et non publique. Notre mission est de faire en sorte que les capitaux privés - investisseurs et entreprises – retrouvent foi en l’Europe.
L’investissement public - national et européen - peut être d’une certaine aide. Mais il ne peut changer le tableau. Comme la dette publique moyenne de la zone euro atteint d’ores et déjà le taux de 93% du PIB, la plupart des Etats membres ne disposent d’aucune marge de manœuvre pour augmenter les dépenses publiques. Les dépenses publiques sont déjà élevées - 57% du PIB en France et 58% en Finlande. Nos économies suffoqueront si elles sont accablées par une plus lourde charge fiscale, conséquence inévitable de dépenses publiques accrues. Je sais que des blagues ont été faites sur l’idée d’avoir un Cuba sans soleil. Imaginez donc maintenant ce que serait un Cuba avec de la neige.
En revanche, nous devrions préserver la stabilité financière à laquelle nous sommes parvenus à grands frais. La zone euro n’est plus confrontée à un risque imminent, mais nous ne pouvons pas ne pas nous en soucier. Toute flexibilité de nos politiques économiques doit s’inscrire dans les limites du Pacte de Stabilité et de Croissance.
Je dirais que l’agenda européen pour la croissance a un contour bien défini où l’on peut distinguer trois niveaux : national, européen et global. Penchons-nous sur le programme d’action.
Premièrement, l’élément essentiel de la croissance au niveau national réside dans les réformes structurelles. Il n’est pas un État-membre de l’UE qui ne bénéficierait pas de ces réformes, le mien y compris. Il ne m’incombe pas de commenter la politique économique française, mais pour ce qui est de la Finlande, nous avons besoin 1) d’une politique budgétaire responsable, 2) de l’investissement public dans l’éducation, la formation et l’innovation, 3) des gains de productivité à tirer des TIC (technologies de l'information et de la communication) et de la numérisation, 4) d’une taxation plus efficace en réduisant l’impôt tant sur le travail que sur le capital, 5) d’une meilleure offre de main-d’œuvre et de taux de participation plus élevés, 6) de marchés de l’emploi plus flexibles et 7) de plus de concurrence, de moins de réglementation et de formalités administratives. Tout un programme pour les années à venir!
Deuxièmement, les politiques européennes doivent stimuler nos fondamentaux économiques. Somme toute, faire de l’Europe un lieu propice aux affaires. La meilleure politique européenne de croissance repose sur le marché intérieur, dont les lacunes doivent être comblées. En substance, cela signifie étendre le Marché unique européen à de nouveaux territoires. Nous devons faire en sorte qu’il y ait un véritable marché unique numérique, un marché bien développé pour les services et les capitaux et une mise en œuvre du marché européen de l’énergie. Nous devons éliminer les obstacles là où ils n’ont aucune raison d’être.
Et, troisièmement, au niveau global, nous avons besoin d’un accès au marché. Nous devons cesser de voir l’Europe comme étant extrêmement vulnérable au commerce, car le fait est que nous avons toujours tiré notre prospérité de ce commerce. Nous ne ferons que nuire à nos propres entreprises prospères si l’Europe ne dispose pas d’un réseau suffisamment large et profond de libre-échange et d’accords d’investissement.
L’Union européenne a fait des progrès dans l’ouverture de ses relations commerciales, mais rien ne peut dépasser le potentiel du libre-échange transatlantique. Nous devons nous saisir de cette dynamique. Je ne dis pas que ce sera facile – l’ouverture des marchés publics aux États-Unis n’est pas une mince affaire - mais les rétributions potentielles sont grandes. Cela pourrait bien être la dernière chance offerte à l’Europe et aux États-Unis de mettre en œuvre un marché commun et de définir les règles du commerce global.
Les orientations politiques pour le prochain mandat de la Commission européenne, présentées par Jean-Claude Juncker, son président-élu, recouvrent bien tous ces thèmes : focaliser sur l’emploi, la croissance et l’investissement, le marché unique numérique, l’union énergétique et une politique de changement climatique, un marché intérieur approfondi, une union économique et monétaire également approfondie et le libre-échange avec les États-Unis. Ce programme européen mérite notre ferme soutien. Je me réjouis personnellement du fait que les membres français et finlandais de la Commission sont l’un et l’autre appelés à jouer un rôle clé dans la mise en œuvre de cet agenda.
Je ne parle pas de l’Union européenne à la troisième personne : ce n’est pas eux, c’est nous. Si l’Europe échoue, on ne pourra pas l’imputer aux autres. C’est par des actes et non par des paroles, dans le concret et non dans l’abstrait, que nous devons tenir la promesse de la compétitivité européenne. Nous avons été trop friands de discours sur la compétitivité, mais pas assez audacieux pour traduire ces discours par les mesures concrètes, en termes de législation et de politiques, dont a besoin notre économie. Il faut que tout cela change pour de bon.
Chers Amis,
Les temps sont difficiles, mais je garde une grande confiance en l’Europe, en ses habitants, en ses entreprises, en ses institutions. Nous disposons de tous les moyens nécessaires pour contrer le déclin et renouer avec la prospérité en Europe. La faible croissance n’est pas une fatalité.
Une Europe de la croissance est à notre portée, mais seulement si nous avons une claire perception de ce qui doit être fait, que ce soit au sein de l’État national, au niveau européen, et dans le cadre de la gouvernance économique globale.
Les États européens doivent poursuivre les réformes, procéder à une restructuration favorisant la croissance de leurs économies et permettant aux entreprises de réaliser leur potentiel.
L’Union européenne doit poursuivre l’extension du marché intérieur, l’approfondir, et veiller à ce que nous forgions l’économie unie que nous devrions être. L’Europe a encore des barrières à supprimer.
Le monde a besoin d’être ouvert aux exportations européennes et nous devons tirer notre force de la coopération. Le libre-échange transatlantique serait l’affaire d’une génération.
Chers Amis,
Je me permettrai, pour nous donner le moral, de citer Antoine de Saint-Exupéry : Préparer l’avenir, ce n’est que fonder le présent (Citadelle, 1948). Bâtissons une Europe forte dès à présent, pour qu’elle soit prospère à l’avenir.
Je vous remercie de votre attention. J’apprécie particulièrement d’être parmi vous aujourd’hui.